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L’administration française : colonisation, exploitation et assimilation

Du XVIème au XIXème siècle, l’histoire de Mayotte est marquée par des guerres successives. Invasions malgaches favorisées par la traite négrière et incursions anjouanaises menacent l’indépendance du trône, ravagent les richesses de l’île et déciment la population, ce qui explique le transfert de la capitale de Tsingoni à Dzaoudzi. Le rocher devient au XVIIIème siècle la capitale du sultanat. C’est là que la souveraineté française va être proclamée, mettant un terme à l’hégémonie anjouanaise et au règne du sultan sakalave Andriantsouly.

Avant la colonisation française, Mayotte a connu diverses expériences politiques, économiques, sociales et culturelles. Outre la langue, qui a marqué le dialecte mahorais, les Arabes ont apporté avec eux une religion, l’Islam; un système politique, le sultanat, qui unifiera l’île divisée entre royaumes villageois; et un principe vertébral pour la société mahoraise, la prédominance masculine dans un espace culturel fondé sur le matriarcat.

La prépondérance de l’islam n’en laisse pas moins subsister un complexe de coutumes d’origine africaine préislamique, proches de celles des peuples du continent noir : dévolution matrilinéaire des droits fonciers et responsabilité de l’oncle maternel sur les enfants de sa sœur, ou encore rôle des devins thaumaturges, les Mwalimu (de l’arabe « ulama », « savants »), identique à celui des « féticheurs » traditionnels. La coexistence de l’Islam avec des coutumes témoignant d’une imprégnation africaine persistante. C’est dans ce contexte de métissage afro-malgache et arabo-musulman que le traité de cession de Mayotte à la France, signé le 27 avril 1841, va mettre fin au système du sultanat.

Succédant à celle de Nosy-Bé (1840), l’acquisition de Mayotte souleva en France une vague d’enthousiasme dans les milieux maritimes et coloniaux : la littérature saint-simonienne voulait y voir le début d’une renaissance coloniale après les pertes subies pendant les guerres napoléoniennes. L’île était promise à devenir un grand centre commercial, comme Hong-Kong ou Singapour. Il était question aussi d’en faire un formidable port de guerre comme Gibraltar ou Malte. Mayotte devait également servir de base pour la conquête de Madagascar…

«Dzaoudzi, par sa position, peut-être unique dans le monde, est appelé à devenir l’arsenal militaire de la France dans les mers de l’Inde ; et la construction indispensable de batteries, de casernes et de vastes magasins de dépôts et d’approvisionnements obligera le gouvernement à en renvoyer les habitants », déclare le capitaine d’infanterie de marine Pierre Passot l’artisan du traité de cession, au gouverneur de Bourbon.

La prise de possession officielle de Mayotte a lieu le 20 juin 1843. En présence des cadis et de la garnison, Passot déclare : «Le traité de 1815, en nous enlevant l’Ile de France, priva notre pays du seul point dans les mers de l’Inde où nos navires trouvaient un abri contre les tempêtes et la possibilité de réparer les avaries et de se ravitailler en temps de guerre. Ces avantages, Mayotte peut les offrir avec le temps et un traité avec le sultan de cette île nous en assure la possession. Soldats, nous allons arborer le pavillon de la France sur Mayotte (…). Vous allez vous trouver en contact avec une population superstitieuse dont les mœurs et religion sont totalement opposées aux vôtres ; vous respecterez leurs préjugés et croyances. Rappelez-vous qu’en tous lieux la propriété est inviolable (…); ainsi, sous les peines les plus sévères, l’entrée des maisons des habitants de Mayotte vous est interdite (…); toutes voies de fait sont expressément défendues sur un habitant du pays». Il conclut : «J’aime à penser que vous vous conduirez envers les habitants de Mayotte avec cette loyauté et cette franchise qui, dans tous les pays du monde, ont commandé la considération pour le nom Français».

La déclaration solennelle évoque un passé peu glorieux, cause du traité signé avec l’accord bienveillant des notables mahorais : «Louis Philippe 1er, Roi des Français, a bien voulu accepter l’offre que vous lui avez faite de la cession en toute propriété de la souveraineté de l’île de Mayotte. Le règne du Roi des Français est le règne de la justice et de l’équité, les peuples qu’il gouverne, aussi nombreux que les étoiles, bénissent chaque jour son nom et prient Dieu et le Grand Mahomet de prolonger sa vie qui leur est si chère.

Ce discours libéral dit que la souveraineté française n’est pas le fruit d’une annexion par les armes : « Mayottais, depuis près d’un siècle la guerre a détruit jusqu’aux traces de culture et fait disparaître vos villes qui ne sont plus que des monceaux de ruines. Vos sultans, tout à tour élus et décapités, n’ont usé de leur autorité passagère que pour vous enlever vos biens et souvent pour attenter à votre vie. Mais le règne de la terreur est passé. Vous ne serez plus gouvernés par le caprice, mais seulement par les lois. Votre port, libre de tous droits, et pour toutes les nations, va bientôt se couvrir de navires qui vous apporteront les produits de diverses contrées de la terre en échange de ceux de votre île. L’abondance et la richesse vont succéder aux privations que vous avez endurées »…

Pour Passot, le commandement administratif et militaire de Mayotte se conçoit autrement qu’en termes de rapport de domination et de soumission des habitants : «La colonisation, substituant l’ordre aux luttes intestines, au brigandage, au despotisme, respectueuse de la personne et des biens de l’indigène, est beaucoup plus un devoir qu’un droit : loin de perpétuer un esclavage, elle vise à la libération des peuples protégés ».

L’esprit du traité respecte l’essentiel des spécificités mahoraises comme en témoigne le discours de Passot : « Habitants de Mayotte, rendez-vous à vos mosquées, remerciez Dieu et son prophète de cet heureux changement et par votre conduite envers celui qui est appelé à vous commander, rendez-vous digne d’un si grand bienfait ». Cependant, l’administration française va bouleverser les spécificités sociales et culturelles au nom de l’exploitation coloniale, de la mission civilisatrice et de l’assimilation des populations conquises.

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