Trois ministres à Mayotte en juin 2026 : et après ?

Ce que le général Facon a dit au Sénat

Le 12 mai, le général Pascal Facon, chef de la mission interministérielle pour la reconstruction de Mayotte, était auditionné au Sénat. Son bilan est le vrai arrière-plan de ces visites.

Les chiffres sont têtus. Mayotte produit 37 000 m³ d’eau par jour pour un besoin de 43 000 à 44 000 m³. La deuxième usine de dessalement : fin 2027. La troisième retenue collinaire à Oureveni : 2031-2032. 1 200 salles de classe manquaient avant Chido, plus de la moitié des écoles tournaient en rotation scolaire. Objectif de fin des rotations : 2030. Le second hôpital de Combani, annoncé en 2022, est toujours en phase d’études.

Le général a défendu une méthode globale. La sénatrice Viviane Malet avait ouvert la séance par un constat : « l’impression générale sur le terrain est celle d’un essoufflement des politiques publiques. » Il n’a pas réfuté. Il a expliqué la méthode.

Nouveau préfet, nouveaux maires

Deux changements récents modifient le paysage. En mars, les élections municipales ont balayé douze maires sortants sur dix-sept. La gestion post-Chido a pesé lourd dans les urnes. Les nouveaux élus arrivent avec leurs propres dossiers et une légitimité fraîche.

Le 22 avril, Frédéric Poisot remplaçait François-Xavier Bieuville à la préfecture. Ancien gendarme, passé par plusieurs postes préfectoraux en outre-mer, il a pris ses fonctions le 18 mai. Les ministres de juin arrivent donc avec un préfet lui-même en phase de découverte.

Nunez : valider un bilan ou construire une stratégie ?

Kingia a été clôturée officiellement le 28 mai dix jours avant l’arrivée de Nunez. 467 interpellations, 298 cases détruites, 103 opérations antifraude. Les points presse de bilan étaient déjà organisés avant que le ministre n’atterrisse.

C’est une logique rodée depuis Wuambushu en 2023. L’opération se déroule, la préfecture publie ses chiffres, le ministre arrive pour incarner politiquement le résultat. Sauf que la question posée n’est jamais résolue : pourquoi, à chaque fois que les renforts repartent, les bidonvilles se reconstituent, les flux migratoires reprennent, et l’insécurité revient ?

Cette fois s’y ajoute une dimension inédite. Un foyer d’Ebola actif en RDC, des migrants qui arrivent quotidiennement depuis la région des Grands Lacs sans dépistage, un CHM en plan blanc permanent. Les opérations policières ne constituent pas une réponse épidémique.

Nunez devra articuler les deux et sa réponse conditionne directement la visite de Rist, huit jours plus tard.

Geffray : le temps des travaux, pas des annonces

400 millions d’euros prévus pour le second degré sur quatre ans. L’objectif de mettre fin aux rotations scolaires d’ici 2030. Les engagements existent.

Ce que les maires pour la plupart nouveaux en poste poseront sur la table, c’est plus simple : quand les fonds arrivent-ils réellement dans les caisses des communes ? Quand les appels d’offres sont-ils lancés ? Des mairies attendaient encore les premiers versements pour ouvrir des chantiers d’urgence. Les syndicats ont évoqué une possible grève à la rentrée 2026.

Rist : un hôpital qui ne peut plus attendre

Le CHM dessert plus de 345 000 habitants. Il fonctionne en conditions dégradées permanentes, ses façades portent encore les marques de Chido. Dès le 17 mai, face à la menace Ebola, une cellule de crise a été activée. Les syndicats ont été plus directs que les communiqués officiels : « On n’est pas prêt. »

Le second hôpital de Combani attend toujours. Rist devra répondre à une question concrète : avec un hôpital unique en plan blanc, quel est le plan réel en cas de cas importé ?

Mai 2026 : un mois ordinaire à Mayotte

Pour mesurer dans quel territoire ces ministres arrivent, le mois qui précède suffit.

Le 11 mai, Bandraboua, M’tsamboro, Acoua, M’tsangamouji se réveillent sans eau coupure d’électricité sur la production de nuit, aucun horaire de remise en service communiqué. Les 27, 28 et 29 mai, le nord enchaîne trois jours de coupures techniques consécutives. La SMAE parle d’une adduction « en mode dégradé ». Des citernes en urgence. Pas un incident la norme.

Le 18 mai, une dizaine d’embarcations de plaisanciers bloquent les barges de la STM dans le lagon. Ils réclament un ponton, détruit par Chido et jamais remplacé. Dans la foule, une infirmière raconte : une ambulance a dû rebrousser chemin à Dzaoudzi, des échantillons de sang n’ont pas pu être envoyés au CHM. À Barakani, des parents d’élèves expriment publiquement leur colère face à des écoles « toujours en mauvais état ». Les avocats du barreau maintiennent leur grève entamée le 1er avril.

Ce n’est pas une semaine de crise. C’est une semaine ordinaire.

Le collier de jasmin et les nouveaux maires

Dans quelques jours, les délégations seront là. Des femmes en salouva, des colliers de jasmin, le Maoulida Chengué. Les photos seront belles.

L’hospitalité mahoraise est sincère. Mais le protocole de la visite a ses effets : pendant quelques heures, il suspend la réalité. Les ministres entrent dans une mise en scène soignée du territoire. Puis l’avion repart.

Ce qui est nouveau cette fois, ce sont les maires. Fraîchement élus, beaucoup découvrent leur premier face-à-face avec un ministre. Et dans la politique locale mahoraise, une visite ministérielle est aussi une ressource : être visible, montrer qu’on a l’oreille de Paris, décrocher les financements que la commune attend. Un maire qui arrive en accusateur ne repart pas forcément avec les crédits que ses administrés espèrent.

Ce n’est pas de la mauvaise foi. C’est la mécanique ordinaire du rapport entre un territoire et l’État central. Mais c’est précisément cette mécanique qui fabrique, visite après visite, le fossé entre ce qui se dit dans les réunions et ce qui se vit dans les communes.

Les Mahorais sans eau, ceux dont les enfants vont dans des écoles abîmées, ceux qui travaillent dans un hôpital à bout : ils ne seront pas à la table. Leurs élus y seront. La question est simple et ouverte.

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